La Veuve

  • Dédicace

     

    À la mémoire de Christiane Huylebroeck

     21/09/1955 – 20/10/2012


      

     

    Première partie

     

     

     

     

    If anything can go wrong, it will.[1]

    (Murphy’s Laws)



    [1] Si quelque chose peut aller de travers, ce sera le cas. Il s’agit là de la plus connue des ‘Lois de Murphy’. Souvent présentée comme la phrase-clé de la philosophie de comptoir, elle n’est pourtant rien d’autre qu’une vérité statistique, moyennant quelques aménagements : si un processus présente une faille potentielle quelconque, plus il sera utilisé, plus grand sera le risque qu’il ne fonctionne pas – ou plus – d’une façon satisfaisante.

     

    Catégories : Blog, Livre, Polar Lien permanent 0 commentaire
  • Chapitre 1

    Un jour. Comme les autres. Dont la fin approche. Une journée sans relief particulier... Elle a remarqué qu’il commence à faire moins froid, que la lumière dure un peu plus longtemps quand vient le soir. Comme tout le monde, pense-t-elle, elle accueillera avec un certain soulagement la venue du printemps. Puis elle se demande pourquoi... Pourquoi la fin de l’hiver changerait-elle quelque chose à sa vie ? Cela fait des mois maintenant qu’elle s’est terminée, abruptement, comme si quelque malin, quelque part, avait claqué des doigts.

    Elle engage sa clé dans la serrure de la porte de rue. Elle la tourne, entend le clic que fait le pêne quand il se dégage. Un coup d’œil à la boîte aux lettres. Rien. Pas même une facture. Le bruit de ses talons résonne dans le corridor, jusqu’à l’escalier. Trois étages à gravir, comme chaque soir. Sans trainer car le propriétaire a réglé la minuterie au plus juste : difficile de trouver plus pingre que ce petit gros à barbiche dont elle déteste autant le regard sournois que les manières cauteleuses...

     « Bonjour, Corinne, c’est Monsieur Van Snick, pour le loyer ». La même phrase, au travers de la porte de son appartement, tous les premiers samedis du mois. Prononcée par un cuistre qui se donne du ‘Monsieur’ à lui-même, sur un ton ridiculement empathique... Comme s’il voulait se faire excuser de ce qu’il vient chercher ! Connard ! Elle ouvre, il la regarde. De haut en bas, en s’attardant à mi-chemin. Il sourit, pourtant ses yeux restent froids. Ils montrent quelque chose, oui c’est sûr. Mais cela ne ressemble pas à de la chaleur humaine. Ni à de l’émotion, même quand elle lui tend l’enveloppe qu’elle lui a préparée. Il n’en recompte pas le contenu, il l’empoche. Presque furtivement. Elle ne sait que trop à quoi il pense. Elle connaît la vie. Elle connaît les hommes. Il ne doit pas bien connaître les femmes, sinon il saurait le dégoût qu’il lui inspire. Elle s’arrache pourtant un pâle sourire : « Une tasse de café ? Deux sucres et du lait, comme d’habitude ? ».

    Elle tousse. Juste une fois. Elle parvient au palier du troisième. Elle fait la grimace en voyant que sa grosse souillon de voisine y a laissé un sac de déchets. « Ah oui, c’est juste, ils passent demain », se rappelle-t-elle dans un soupir agacé. Cette truie obèse et négligée attend sûrement la visite de son amant ce soir. Un homme marié, qui débarque une fois par semaine pour s’apaiser les sens... Une fois ses couilles vidées, il lui descendra ses ordures avant d’aller retrouver sa famille, les bas morceaux en paix.

    Elle entre, referme la porte soigneusement et donne un tour de clé : pour sa part, elle n’attend personne. Et certainement pas un emmerdeur qui aurait la douteuse idée de venir lui perturber la vie – enfin, ce qu’il en reste.

    Elle dépose son sac de commissions sur une chaise, à la cuisine, avant de les ranger méticuleusement : deux des trois pizzas surgelées dans le compartiment haut du réfrigérateur, à côté d’une lasagne et des boîtes proprement étiquetées de cette soupe qu’elle se fait de temps en temps, quand une recette découpée dans un magazine l’inspire. La bouteille de limonade dans le bas, le fromage en tranche et les yaourts sur une étagère... Le sucre brun dans l’armoire de gauche, celle qui est près de la fenêtre.

    Elle enclenche la minuterie du four électrique. Préchauffage à cent quatre-vingts degrés. Elle se sert un petit verre de grenache. Comme avant... Enfin presque : ‘avant’, c’étaient deux verres. Et c’était lui qui les servait. Mais c’était... avant.

    Elle entend fonctionner la sonnette de rue chez sa voisine. Les cloisons de séparation des appartements sont si minces... Elle allume son poste de télévision : plutôt écouter le ronron des débilités du prime time que les grincements de sommier et les râles de plaisir d’à côté.

    Elle déballe la pizza, en aplatit la boîte avant de la poser dans le carton qui collecte les papiers de toute sorte qu’elle reçoit régulièrement et qu’elle ne se donne même pas la peine de lire : toutes-boîtes divers, réclames mensongères et autres, que va rejoindre cet emballage aux couleurs criardes. Car elle trie ses déchets. Avec le recul, il lui arrive de se dire qu’elle aurait dû se faire faire un enfant, mais elle ne s’est jamais retrouvée dans des circonstances qui lui parurent adéquates. Toutefois, elle connait le monde dans lequel elle vit : elle sait que tous, nous empruntons le monde à notre descendance. Que ce soit celle des autres ne change pas grand-chose, dans son esprit. Tous les enfants sont beaux et méritent de l’amour et du respect.

    Un éclat de rire lui parvient. Elle réprime un geste d’agacement, puis glisse la pizza dans le four. Treize minutes... Elle monte le son de la télévision : elle sait que ça va bientôt commencer.

    Elle s’assied dans son fauteuil, face à l’écran, boit deux gorgées de grenache et s’allume une cigarette. Un coup d’œil à la pendulette qui, au-dessus de la grande commode, égrène le temps qui passe.

       Bientôt, les nouvelles... », endure-t-elle avec résignation les inepties publicitaires qui lui défilent devant le nez.

    Elle chausse une paire de lunettes de lecture et attrape le livre qu’elle a commencé la semaine passée : ‘Autant en emporte le Vent’, de Margareth Mitchell. Le film l’avait émue aux larmes. Le livre la déçoit jusqu’à présent. Peut-être aurait-elle mieux fait de le lire avant ?

    La sonnerie du four la tire de sa lecture. Elle plante son bouquin à cheval sur l’accoudoir de son fauteuil, sort la platine d’un geste vif pour éviter de se brûler, et fait glisser le rond de pâte sur une assiette avant de retourner s’asseoir en s’étant munie d’un couteau à steak. Elle découpe méthodiquement des morceaux de la pizza, puis les porte à la bouche à la main et mords dedans. Ce n’est pas comme cela qu’elle pratiquerait en compagnie ou au restaurant, mais elle est chez elle et seule. Dès lors, le monde entier peut bien aller se faire voir.

       Tu la sens bien, ma grosse bite ? », entend-elle distinctement avant qu’une voix féminine enamourée ne réponde par l’affirmative.

    Elle lève les yeux au ciel et monte encore un peu le son de la télé...

    Elle termine sa pizza pendant qu’une longue liane lui débite les prévisions météorologiques. Elle s’astreint à nettoyer la vaisselle qu’elle vient d’utiliser avant de se servir un grand verre d’eau pétillante, qu’elle avale d’un trait. Elle embrasse la cuisine d’un regard circulaire, se rend dans sa chambre où elle se débarrasse de ses vêtements et dessous avant de revêtir l’ample sortie de bain en tissu éponge qui lui tient lieu de peignoir. Un de ses derniers cadeaux...

    Elle regagne son fauteuil et allume une nouvelle cigarette. De l’autre côté de la cloison, jaillit un cri sauvage.

    « Ce n’est pas trop tôt », se dit-elle dans un soupir de soulagement en reprenant sa lecture, ses lunettes sur le bout du nez. Mais décidément, elle peine à se passionner pour les malheurs et les magouilles de Scarlett O’Hara. « Dans le monde actuel, elle se ferait traiter de grosse pute », se chuchote-t-elle avec un demi-sourire. Elle referme le livre et s’empare d’un album de photographies...

    Lui. En uniforme militaire. L’air quand même un peu farouche. Lui encore, avantageux, négligemment appuyé à l’aile avant de sa nouvelle voiture. Lui et elle, au restaurant – le serveur avait un peu loupé son cadrage, mais elle sait que c’est eux. Elle, à la mer, avec ses cheveux magnifiques qui flottent au vent. Lui, chez eux, à table avec des amis... Lui, en train de disputer un match de football. Lui, aux sports d’hiver. Eux deux, devant le caquelon fumant d’une fondue valaisanne. Elle, appuyée à la grille d’un château historique. Elle, en bikini, en train de bronzer. Lui, en train de jouer un match de beach volley contre un de leurs amis. Lui, souriant, l’air bon comme le pain, sur la photo qu’elle avait choisie pour le faire-part de son décès...

    Il y a aussi un autre album. Et des DVD avec des centaines d’autres photos. Avec quelques bouts de films aussi, qui lui donnent des illusions d’éternité. Elle hésite un moment, puis décide qu’il est l’heure d’aller dormir. Elle fait un brin de toilette, vérifie que le cendrier est froid, le vide, le nettoie, puis se glisse entre les draps molletonnés qui sentent la lavande et ferme les yeux...

    Elle résiste à l’envie de pleurer qui la taraude sans arrêt mais qui se fait encore plus présente quand elle est seule, sans rien d’autre à faire que chercher le sommeil. Se vider la tête, ne pas penser... Ou alternativement, à quelque chose d’agréable...

    Alors, comme presque chaque soir, elle se retrouve dans ses bras. Elle l’embrasse, le chérit, elle sent son corps musculeux qui pèse contre le sien, qui la pénètre, qui lui donne un plaisir que l’absence idéalise toujours un peu plus... Elle finit par le prendre en bouche, elle le suce, le lèche, l’aspire en lui caressant les testicules. Elle s’endort avec dans la gorge, le goût de son sperme. Ou presque.

    En silence, son oreiller éponge la larme qui vient de lui tracer un sillon sur la joue...

    Catégories : Blog, Livre, Polar Lien permanent 0 commentaire
  • Chapitre 2

       J’ai une surprise pour vous !

    La voix du commandant Mahieux résonne désagréablement à son oreille. Il regrette amèrement de s’être laissé entrainer à boire hier soir, après le foot... Il déplore tout autant avoir décroché le téléphone : avec un minimum de présence d’esprit, il serait parti aux toilettes le plus vite possible, et aurait laissé l’engin diabolique sonner dans le vide.

    « Allo ?.. Vous êtes là ? »

       Oui, monsieur », bafouille-t-il malgré son envie de répondre négativement.

       Ah... J’avais un doute, figurez-vous ! Souvent, quand les gens ne disent rien, c’est qu’ils ne sont pas là. Même quelqu’un comme vous doit déjà avoir intégré ce phénomène, n’est-ce pas ?

       Je... Parfois, monsieur.

       Bien ! Il y a donc effectivement, quelque chose d’humain en vous. On dira dès lors qu’il reste un timide espoir de vous voir un jour opérer une avancée décisive sur le chemin du progrès professionnel !

     « Mais dites-moi, mon vieux, pourquoi ne réagissez-vous pas quand je vous dis que j’ai une surprise pour vous ?

       Je...

       Taisez-vous ! Je vous devinais empoté mais à ce point ! Franchement, quand un supérieur me dit qu’il a une surprise pour moi, j’ai au moins la décence de lui exprimer ma curiosité !

       Oui monsieur, je m’ex...

       Fermez-la, vous dis-je ! Vous savez quoi, Thérache ? Vous m’emmerdez ! Je parie que vous n’avez même pas eu la présence d’esprit de vous demander qui serait mon supérieur, ni si j’en ai un !

       Mais...

       Vous me débectez ! Il n’y a rien en vous ! Rien ! Aucune réflexion, aucune réactivité, que dalle ! Vous êtes là, comme une méduse sur une plage, l’air d’attendre que les mouettes viennent vous bouffer. Vous êtes présent de corps, c’est indéniable. Pour l’esprit, on reviendra une autre fois, quand les ours polaires se tricoteront des maillots de corps en laine de phoque !

    « Vous passez vos journées à vous écraser le cul sur votre chaise, jusqu’à ce que sonne l’heure de vous tirer pour rentrer chez vous et faire je ne sais quoi ! Vous êtes vraiment un inutile ! Un inepte ! Un oiseux ! »

    Il éloigne le récepteur de son oreille, pour au moins échapper au flot de décibels qui viennent heurter douloureusement son tympan. Mais le déluge de mots continue de plus belle...

    « Qu’est-ce que vous croyez ? Que des égarés dans votre genre sont là où vous êtes pour éviter que les statistiques de chômage n’aillent flirter avec le plafond de la pièce que vous encombrez ? Vous n’êtes pas loin de la vérité !

    « Vous avez intérêt à changer, c’est moi qui vous le dis. Parce que si vous ne vous bougez pas un minimum les couilles, je vais vous envoyer les balader dans un coin du pays où la main de l’homme n’a jamais mis les pieds, je vous en donne ma putain de parole ! »

       Je suis désolé, monsieur », tente-t-il misérablement de calmer la colère du commandant.

       Ça va, Thérache ! Vos excuses à la gomme, je m’en contreclaque les roubignolles. J’avais prévu de vous faire livrer votre surprise, là... Eh bien, ça sera peau de balle et ballet de crin pour votre bête gueule de végétatif : vous n’avez qu’à vous démerder pour venir la chercher vous-même. Et je veux un rapport complet pour demain matin !

    Il hésite. Puis décide qu’au point où il en est, peu importe que sa question alimente encore un peu plus la colère de cet insultant tyran qui passe son temps à diminuer son entourage pour la gloriole de sa propre estime de soi.

       C’est quoi, votre surprise, monsieur ? »

       Ah, enfin ! Enfin, vous montrez un minimum d’intérêt pour votre travail ! Vous réagissez ! Bon, pour le côté proactif, on patientera encore un peu, on ne va pas vous en demander trop d’un seul coup, mais quand même, le progrès est fulgurant ! Sidérant ! Gigantesque, même ! Je n’en reviens pas ! Oserais-je vous demander si vous voulez formellement savoir, Thérache ?

    Il ravale sa salive en même temps que les invectives qui lui viennent à la bouche.

       Si c’est possible, monsieur...

       Fabuleux ! Merveilleux ! Extraordinaire ! Vous voyez qu’on arrivera peut-être un jour à faire quelqu’un de vous, Thérache ! Allons, redites-moi donc ça, juste pour me donner encore le plaisir de l’entendre !

       Si poss...

       Ça suffit ! Ne vous foutez pas de ma gueule, Thérache, sinon je vais vous en faire baver à un point tel que les limaces vous regarderont avec admiration !

    Il marque un temps d’arrêt avant de poursuivre : « Soit... Figurez-vous qu’on vient d’intercepter les corps de trois demeurés qui se sont fait descendre en Syrie. »

       Des intégristes ?

       Putain, vous êtes fondamentalement con, ou vous le faites exprès ? Comment avez-vous fait pour obtenir le grade d’inspecteur ? Hein ? Avouez-le, vous les avez eus à l’usure ! À la longue, ils en ont eu marre de voir votre tronche d’ahuri et ils vous ont laissé réussir l’examen pour avoir la paix ! Sans blague, qu’est-ce que vous croyez ? Que ce sont des gens normaux qui foutent le camp en scred pour aller combattre en Syrie aux côtés des malfaisants de Daesh ? Des humanistes au sourire béat ? Des démocrates épris de justice et d’équité ?

       Non monsieur, mais...

       Silence ! Silence, Thérache... Laissez parler ceux qui ont quelque chose à dire... ». Il marque une pause avant de reprendre : « Donc, les parents de ces petites merdes se sont débrouillés pour récupérer les cadavres de leurs enfants chéris, ainsi que des effets personnels. Ne me demandez pas comment ils ont fait, je n’en sais rien et je ne veux pas le savoir.

    « S’ils ont graissé des pattes à gauche et à droite, ou tiré des pipes à un émir ou l’autre après lui avoir offert la figue d’une vierge en burka, je ne sais pas. Et d’ailleurs, je m’en fous ! Ce sont des questions qui regardent l’anti banditisme, qu’ils se dépatouillent avec ces trous de cul.

    « Mais toujours est-il que parmi les crasses ramenées avec les macchabées, figurent un ordinateur portable, une tablette et un téléphone. Un smartphone comme on dit de nous jours. Vous situez vaguement ce qu’est un smartphone, Thérache ? »

       ...

       Qui ne dit mot, consent ! », approuve-t-il. « Comprenez qu’avec des gens comme vous, on préfère avancer à petits pas, histoire de ne prendre aucun risque, sait-on jamais que vous seriez resté scotché en 1980 !.. Eh bien, ce sont ces machins que je veux que vous décortiquiez !

    L’inspecteur Thérache est catastrophé. « Putain, il fallait encore bien que ça me tombe dessus aujourd’hui », se dit-il...

       Allo ?

       Oui, monsieur !

       Vous avez de ces absences, Thérache... Vous êtes sûr de ne pas devoir consulter ? Vraiment, vous m’inquiétez, par moments !

       Je réfléchissais, monsieur », se défend-il faiblement, tout en notant non sans ironie que la moindre absence de réaction inquiète son interlocuteur.

       Oh, bravo ! Je ne vous demande pas quel muscle vous employez pour ‘réfléchir’, comme vous dites ! Pour ma propre santé mentale, j’aime autant rester dans l’ignorance à propos de cette interrogation pourtant cruciale.

    « Bref, amenez vos reliquats de roustons déliquescents jusqu’à la réception de la Sûreté. Il y a là une charmante jeune femme qui se fera un plaisir de vous remettre le matos contre signature d’un bon de prise en charge ou d’une paperasse du genre ! »

       Bien, monsieur !

       C’est cela même, c’est réconfortant de vous entendre dire quelque chose de sensé. Bonne journée, Thérache !

    Le front luisant d’une sueur malsaine, l’inspecteur Vincent Thérache regarde le combiné d’un air incrédule avant de le reposer sur son socle.

    « Bonne journée à toi aussi, enculé de ta mère », maugrée-t-il avant de se lever lourdement de son fauteuil de bureau en plastique véritable.

    Les courbatures dues à l’abus d’alcool le font tituber. Il se rattrape à un coin de table, aux prises avec le mal de mer. Il a mal aux jambes, mal à la tête, mal au ventre... Il s’éponge le front avec un mouchoir à carreaux qui a connu des jours meilleurs, vise la patère et y parvient sans encombre grâce à un violent exercice de concentration.

    Il s’empare d’une veste chaude et imperméable. Il a décidé de faire à pied le trajet jusqu’à l’immeuble de la Sûreté : un peu d’air frais ne lui fera pas de mal, espère-t-il.

     

    *        *

    *

     

    Elle se lève de bonne heure, comme chaque jour. Sauf ceux qui suivent les soirs qu’elle s’efforce d’oublier, d’effacer. Elle se douche puis se faire frire deux œufs qu’elle avale accompagnés de pain beurré et d’un verre de jus d’orange avant de se sécher les cheveux. Un soupçon de maquillage et des vêtements classiques terminent sa toilette. Un coup d’œil à la pendulette : elle est dans les temps. Elle enfile un manteau de drap sombre, jette un regard rapide au grand miroir du hall. Elle est satisfaite de son allure. Elle serait prête à l’accueillir si jamais... Parfois, elle rêve de ce jour qui serait béni entre tous. Mais il ne reviendra pas : personne ne revient de là.

    La rue est froide, grise. Il ne pleut ni ne neige mais les lourds nuages qui courent dans le ciel ne lui disent rien qui vaille. Elle gagne la station de métro d’un pas pressé.

    Elle est employée dans une société de services informatiques. Sa mission consiste à résoudre ce que l’on appelle des rejets dans le traitement des comptes de clients de sociétés dont elle ne saura jamais rien du véritable fonctionnement : calculs auxquels il manque quelques centimes pour être soldés, paiements non réconciliables avec des factures, erreurs de nom, adresses approximatives... Elle n’éprouve aucune affinité pour son travail. Ni pour ses collègues, d’ailleurs. Elle sait que dans son dos, on la traite de snob, de péteuse. Elle s’en fiche : entre ceux qui puent du bec, ceux dont l’odeur corporelle laisse derrière eux un sillage désagréable, les crétins, les hypocrites et les frotte-manches, elle ne saurait désigner qui est plus déplorable que l’autre. Elle se contente de faire son boulot : ni trop vite, ni trop lentement, de façon à ne jamais prêter le flanc à quelque critique que ce soit.

    À la pause café de dix heures, elle s’empare de son sac à main et retraverse la salle, insensible aux sourires contraints que l’un ou l’autre lui adressent. Elle gagne les toilettes, s’enferme dans la première qu’elle trouve inoccupée et s’assied sur l’abattant. Elle sort une tablette de sept pouces et l’allume, maintenant fermement les doigts sur la sortie audio de l’appareil pour éviter que ne retentisse stupidement le jingle sonore de démarrage. Elle attend que se fasse automatiquement la connexion au réseau wifi de la société puis active un compte Paypal. Des versements l’ont récemment gonflé. Comme chaque mois. Elle effectue rapidement quelques transferts de cinq cents euros sur une série de compte tiers ouverts auprès de banques ayant pignon sur rue. Puis deux autres, nettement plus importants. Vers des organismes beaucoup plus discrets. Elle éteint l’appareil avant de le ranger dans son sac, à l’abri des regards.

    Elle tire la chasse, se lave les mains en s’examinant dans le miroir qui lui fait face. Les ans ont quelque peu ridé son visage mais elle n’en est pas mécontente pour autant. Ce qu’elle a perdu en fraicheur juvénile, elle l’a regagné en distinction, considère-t-elle. Elle sait qu’elle plaît encore. Pas à celui qu’elle voudrait, hélas : lui s’en est allé. Pour toujours. Une ombre de tristesse lui voile les yeux tandis qu’elle les détourne de son reflet.

    Elle se hâte de quitter ces lieux impersonnels pour retrouver son bureau. Elle reprend son travail, sourde aux conversations footballistiques qui se poursuivent en dépit de la fin de la pause.

     

    Midi trente... Elle enfile son manteau, attrape son sac à main et sort. Seule. Elle a pris l’habitude d’aller déjeuner dans un petit snack, suffisamment loin pour être sûre qu’aucun de ses collègues ne viendra l’y retrouver.

    Elle s’installe à une table d’angle, commande un sandwich et un verre d’eau minérale à la serveuse morose qui règne sur l’établissement puis sort sa tablette. Elle vérifie rapidement que les courriers électroniques générés par ses transactions du matin ont tous suscité une réponse. Elle opère d’autres transferts bancaires. Toujours de petits montants, comme il lui a expliqué. Enfin, ‘petits’... Pour le monde de la finance, sourit-elle. Pour le commun des mortels, ils ne sont pas si microscopiques que ça ! Treize heures dix, lui apprend l’écran de sa tablette... Il lui reste un peu de temps, qu’elle consacre à parcourir distraitement la presse en ligne.

     

    Dix-sept heures... Elle a rangé son bureau et se presse jusqu’à la station de métro. Il y a du monde sur le quai. Un homme se glisse près d’elle. Elle sent qu’il dépose quelque chose dans la poche de son manteau. Elle s’irrite de son manque de discrétion : il y a trop de caméras pour se permettre d’agir comme il l’a fait.

    Elle reste debout dans la rame qui la transporte en direction de son domicile. Une femme lui lance un regard entendu... Puis un homme lui passe une main sur les fesses, tout en douceur. « Connard ! », peste-t-elle en se gardant bien de réagir. Un jeune au look de voyou la frôle, plein de respect...

    Elle rentre chez elle directement : son réfrigérateur contient tout ce qu’il lui faudra pour son repas du soir. Elle vide les poches de son manteau, y trouve cinq rouleaux de billets de banque, soigneusement serrés par des liens élastiques. Le reste lui parviendra demain matin : tout le monde n’est pas toujours disponible immédiatement. Elle vérifie les rouleaux, par pur acquit de conscience : elle sait qu’elle trouvera quatre cents euros dans chacun. À cent euros le prix du transfert, personne ne serait assez stupide pour essayer de la duper. Mais vingt pourcents d’impôt, elle trouve cela parfaitement acceptable.

    Elle constitue ses liasses : cent cinquante euros pour l’électricité, autant pour l’eau et le chauffage, huit cents pour le loyer, qu’elle glisse dans une enveloppe. Sans en sceller le rabat. Que reste-t-il ? Le téléphone, l’abonnement à la télé, la connexion internet qu’elle n’utilise que très modérément, aime-t-elle se dire. Ou en tout cas, sporadiquement.

    « Des cacahuètes », murmure-t-elle. Elle paiera tout cela par la poste, presque anonymement : de petites sommes qui ne laissent qu’une trace minuscule, pratiquement indécelable dans les ordinateurs des banques.

    Elle prélève cinq cents euros dans ce qui n’a pas déjà trouvé affectation, puis se démaquille rapidement et enfile un jogging en prenant soin de dissimuler sa coiffure sous un ample bonnet de laine. Un coup d’œil à la pendule : dix-neuf heures trente, tout va bien.

    Avec les années, elle a appris à trouver un certain plaisir à parcourir les rues de la ville par tous les temps. Elle prend chaque fois soin de se vêtir en fonction des conditions météorologiques : elle a horreur des rhumes, refroidissements et autres perturbations éventuelles de son rythme de vie. Elle trottine d’abord gentiment, en remontant la rue qui mène au parc, tout en gardant un œil sur le bracelet-montre qui lui indique le rythme de ses battements cardiaques.

    Elle sent son corps s’échauffer doucement, résiste à la tentation d’augmenter sa vitesse de course : l’important d’abord, le plaisir sera pour plus tard. Elle s’arrête en douceur aux abords d’un automate bancaire, effectue quelques étirements en examinant attentivement les alentours : rien de suspect, des gens vont et viennent, personne ne poireaute dans une voiture, ni n’attend on ne sait quoi sous un porche. Elle se retourne vers l’automate, y glisse une carte, puis cinq billets de cinquante euros.

    Elle empoche le reçu délivré par la machine. Elle tousse, crache avec dégoût une remontée de glaires – foutues cigarettes – et reprend sa course. Elle refait le même exercice deux kilomètres plus loin, avant de retrouver la direction du jardin public, dans lequel elle suit son itinéraire habituel avant de rentrer chez elle.

    Elle se fait chauffer un demi-litre d’eau. Elle y jette deux sachets de thé vert, puis se fait couler un bain parfumé à l’eucalyptus. Elle déguste l’infusion à petites gorgées en se prélassant dans la baignoire. Tout est silencieux : le murmure de la télévision de sa voisine ne lui parvient que faiblement, elle goûte l’instant avec volupté...

    Jusqu’à ce qu’un signal sonore ne lui annonce que son portable vient de réceptionner un texto.

    Instantanément, elle ouvre les yeux cependant qu’un ombre de contrariété lui plisse le front car elle croit connaître à l’avance la teneur du message.

    Elle sait. Elle se dit qu’elle aimerait tellement arrêter ces séances qui ne lui plaisent plus, qui manquent du moindre sens depuis... Mais elle l’entend encore.

       Promets-moi que tu continueras ! Même si Dieu me fait mourir avant toi !

       Je te le jure ! Mais tu ne mourras pas ! Regarde-toi : tu es indestructible !

    Comme elle se trompait ! Et Dieu, ce salaud, comme Il l’avait privée de sa raison de vivre ! Enfin, Dieu... Si on ose dire, lui rappelle une méchante petite voix intérieure.

    Dans l’eau de son bain, les larmes passent inaperçues, même pour elle : pleurer est devenu un état normal.

    Mais d’un seul coup, elle en a assez de moisir dans cette baignoire. Elle se rince à la douche, s’enveloppe dans sa sortie de bain et se sèche les cheveux, jouissant du bruit que fait l’appareil et du désagrément qu’il ne doit pas manquer d’occasionner à sa voisine.

    Elle est indécise : elle n’a vraiment plus envie de poursuivre la comédie qu’elle se force à jouer depuis son départ. Bien sûr, il y a cette promesse. Mais une promesse que l’on a faite à un vivant, vaut-elle encore quelque chose une fois qu’il ne l’est plus ? Merde, après tout ! Ce n’est pas lui qui doit continuer sa vie tout seul, avec des souvenirs pour tout amour ! Elle jette un coup d’œil résigné au portable. C’était bien ce qu’elle avait pensé : elle n’est pas idiote, elle sait lire un calendrier.

    Catégories : Blog, Livre, Polar Lien permanent 0 commentaire
  • Chapitre 3

    Il l’a fait. À coups d’aspirines et de café noir, mais il l’a fait. Au départ, il a eu un peu de mal avec le code PIN du téléphone portable, mais sous des dehors balourds, Vincent Thérache est un homme de ressources. Et comme la carte SIM avait été émise par un opérateur national, il n’a même pas dû s’ennuyer à utiliser du matériel spécial pour la hacker. Un simple coup de fil a suffi : quand on fait partie de la trop souvent mésestimée ‘grande fraternité de ceux qui boivent des verres dans des bars plus ou moins bien tenus’, on a un carnet d’adresses bien garni, ce qui permet souvent de s’éviter bien des tracas.

    « Cela s’appelle avoir des relations, mon commandant », s’est-il plu à se dire en adressant un clin d’œil complice à son propre égo.

    Pour la protection par mot de passe de l’ordinateur, il a fait dans le dur, à l’ancienne : débrancher la batterie puis réinitialiser les CMOS après les avoir déconnectées. Ce ne fut pas de tout repos : il a bien dû admettre qu’il avait la main qui tremblait et s’est brûlé avec son fer à souder. Il s’est promis de réduire drastiquement sa consommation de boissons alcoolisées tout en sachant pertinemment que le serment en question avait bien peu de chances d’être tenu.

    La tablette n’était pas protégée. Mais il a dû faire le tour de son stock pour trouver la connexion qui convenait pour la recharger...

    Et tout ça, pour rien ! Parce qu’il n’a pratiquement rien trouvé dans ces appareils. Rien de compromettant en tout cas, si on excepte quelques films et morceaux de musique plus que probablement téléchargés illégalement...  Ce ne sont certes pas des vétilles pareilles qui retiendraient l’attention d’un emmerdeur de l’envergure de Mahieux ; toutefois, il s’en est procuré les originaux sur des sites plus ou moins interdits et a mis tous ses ordinateurs à contribution pour s’assurer que ni les films, ni les rengaines, ne comportaient de passage bricolé, susceptible de véhiculer l’une ou l’autre communication parallèle.

    L’analyse comparative image par image du dernier film – une daube à l’eau de rose qu’il ne regarderait même pas ivre mort – vient de se terminer. Il jette un coup d’œil à sa montre : vingt-trois heures. Il se laisse encore trente minutes de recherches, puis rentrera chez lui, de manière à être couché pour minuit.

    C’est alors que, de la tablette, retentit un petit signal sonore. Une fenêtre vient de s’ouvrir à l’écran de l’appareil, signalant à son – défunt, s’il doit en croire les maigres informations que l’on a bien voulu lui donner – propriétaire qu’il est temps de renouveler son abonnement à un site internet. Curieux de métier, Thérache appuie sur le bouton ‘Renew’... Après un ‘coup du sablier’ de quelques secondes, apparaît un écran qui ne manque pas de le surprendre.

       Un site porno ! », ricane-t-il à voix haute. « Quels vilains hypocrites ! ».

    Il note l’adresse de la page, puis la referme d’un geste désabusé : il a ses préférences en ce qui concerne le X, et ce qu’il vient d’entrevoir n’est pas du genre à l’émoustiller en cette fin de soirée. Il décide toutefois, d’aller vérifier dans les autres machines s’il ne s’y trouverait pas quelque chose qui soit plus en rapport avec ses goûts. Il peut bien s’octroyer une petite récompense après une dure journée de labeur ! Mais sur ce plan aussi, la déception le guette : les seules traces de lien vers des pages internet le renvoient toutes au même site, dont le nom banalisé n’avait pas attiré son attention d’emblée.

    « Ces soi-disant bigots manquent un peu d’imagination », conclut-il avant de rentrer chez lui.

    C’est sur le trajet qui le mène à son domicile qu’il se rend compte qu’il a été négligent : Mahieux voulait son rapport pour le lendemain matin. Tant qu’il y était, il aurait pu le lui rédiger et lui envoyer un e-mail, puisqu’il n’y a rien à indiquer dedans ; là, maintenant, il est parti pour un nouveau quart d’heure d’engueulades... Parce qu’il n’est évidemment pas question d’envoyer le tout de chez lui, faute de se prendre en pleine face, un vilain sermon sur la sécurité des données.

    « Tant pis », se dit-il. « Je ferai un effort pour arriver plus tôt et lui envoyer son rapport dans les gencives avant dix heures, ce grand con ne débarque quand même jamais avant ».

     

    Par une espèce de miracle, Vincent Thérache est arrivé à temps au bureau. Et à jeun ! Il a rempli soigneusement un formulaire informatique qu’il a conçu lui-même pour être sûr de ne rien oublier quand on lui demande de dépiauter un ordinateur, puis il l’a envoyé au commandant. Il a à peine eu le temps de se faire un café quand le téléphone sonne.

    « Temps de latence minimum », s’étonne-t-il en décrochant.

       Si je lis bien votre rapport, c’est bézef sur toute la ligne.

    Pas l’ombre d’un « Bonjour » ou d’un « Comment allez-vous ». Business as usual...

       Malheureusement, monsieur.

       Malheureusement, en effet... », répète Mahieux. « Dites-moi Vincent, vous êtes sûr d’avoir tout bien vérifié ? »

    Holà ! Il l’a appelé par son prénom... Il doit être dans une noire mouscaille. En plus il est vachement tôt et il n’est pas réputé pour être matinal.

       Tout, monsieur. Les fichiers temporaires et ceux qui furent effacés d’abord, dans tous les répertoires ; puis les existants, ensuite les courriers électroniques, à la fois en local et sur les sites utilisés, et enfin, l’historique des browsers internet et les statistiques de Google que j’ai piratées. Après, la mémoire de la tablette et...

       Oui, je vois ça », le coupe le commandant sur un ton préoccupé avant d’ajouter : « Beau boulot, en vérité », comme à regret.

    Un long silence...

       Beau boulot, mais qui n’a pas l’air de vous satisfaire, monsieur, si je puis me permettre », se risque finalement Thérache – mais au moment même où les mots lui sortent de la bouche, il a envie de les rattraper.

       Moui... Non, en fait, je suis un peu déçu. Ce n’est vraiment pas ce que j’attendais... Vous êtes bien certain de n’avoir rien négligé ?

    Une onde de sueur parcourt l’échine dorsale de Vincent Thérache.

       Je... Comment vous dire ?

       Accouchez, bon sang !

    Là, il reconnaît mieux l’irascible commandant Mahieux. Mais ce qu’il a à lui annoncer lui paraît tellement dérisoire...

       Ils avaient un abonnement à un site internet, monsieur.

       Un abonnement ? », répète-t-il. « Et comment se fait-il que cela ne figure pas sur votre rapport ? »

       Il s’agit d’un site euh... pour adultes, monsieur. Et donc, guère en rapport avec l’orientation que vous souhaitiez que je donne à mes recherches...

       Un site de cul, voulez-vous dire ? », réagit le commandant après avoir mis quelques secondes à digérer l’information.

       En quelque sorte, monsieur.

       Comment ça, “en quelque sorte” ? On cause de multi-pénétrations dégoulinantes ou de la page de l’Opus Dei ?

    Vincent Thérache déglutit. Il savait qu’il allait se faire engueuler à n’importe quel motif, mais, mis mal à l’aise par le peu d’intérêt de l’information glanée, il n’a rien vu venir.

       Un site pornographique, monsieur », fait-il en se faisant l’amer reproche d’avoir eu la langue trop longue.

       Hmm », le soulage provisoirement Mahieux. « Je comprends que n’ayez pas mis ça dans votre rapport. Après tout, qu’est-ce qu’on en a à foutre que ces fiers guerriers de la foi triomphante se branlaient devant leur computer comme des adolescents en pleine crise d’acné... Sur quelle machine, cet abonnement ? »

       Sur les trois, monsieur.

       Comment ça, sur les trois ? Vous êtes occupé à me raconter qu’il y a un abonnement à un site X sur les trois machines ?

       Oui, monsieur. Au même, en fait...

       Au même site ?

       Euh... Apparemment, monsieur.

       Apparemment, allez vous faire foutre ! », hurle brutalement Mahieux. « Soyez clair, bon sang ! Encore une de vos réponses à la con et je vous fais muter en Antarctique ! Ils ont besoin d’un crétin dans votre genre pour apprendre aux manchots à utiliser une souris autrement que comme breakfast ! »

       Pardonnez-moi, monsieur », panique l’inspecteur. « J’ai noté la même adresse pour les trois machines, mais maintenant que je vous en parle, je trouve cela tellement étonnant... »

       Contrôlez ça attentivement, Thérache ! J’ai besoin d’en savoir plus là-dessus. Beaucoup plus et immédiatement !

       Bien, monsieur. Je vous rappelle dans les soixante minutes.

       Parfait ! Si c’est cinquante, c’est encore mieux. Et soyez précis ! Tranchant ! Incontestable ! Épargnez à l’humanité souffrante, vos conneries d’apparemment, en quelque sorte et autres merdes du genre selon toute vraisemblance ! Je veux du net, du sans bavure ! Du béton ! C’est blanc ou c’est noir, Thérache ! Le gris ne m’intéresse pas ! Je n’en ai rien à battre du gris, qu’il soit clair ou foncé ! J’ose espérer que vous parvenez à intégrer ça dans votre cervelle de sansonnet !

    « Et rappelez-vous aussi que tout ce qui n’est pas terminé, fini, bouclé à cent pourcents, n’existe même pas ! L’approximation me colle de l’urticaire au trou de balle ! Les estimations me carbonisent la trachée ! Laissez les supputations aux trottoirs qu’elles ne devraient jamais quitter et fournissez-moi du packagé, du définitif, de l’acquis !

    « Au boulot, Thérache ! Procédez ! Vaquez ! Et pour une fois, faites en sorte que je n’aie pas à vous hurler dessus quand je vous aurai lu ! »

     

    Débordant d’énergie, le Commandant Léopold Mahieux ne se donne même pas la peine de reposer le combiné. Il forme immédiatement un autre numéro... Précédé du préfixe 352 [1].

       Je vous attends pour midi au plus tard. Chez René ! »

       Treize heures, monsieur, désolée, je suis en extérieur », lui répond la commissaire principale Michèle Kleindorfer. « Vous aurez réservé une table, ou souhaitez-vous que je m’en occupe ? ».

       Réglez ces détails de merde ! », décide-t-il après avoir marqué une demi-seconde d’hésitation. « Et soyez ponctuelle, pour une fois ! »

    C’est dans ce genre de circonstances qu’il se sent revivre : quand les évènements se chevauchent, quand le sentier de la guerre s’ouvre devant sa démarche conquérante comme une voie royale, quand d’un seul coup il sent qu’une percée décisive va pouvoir être réalisée afin de terrasser l’ennemi. Car les demi-mesures n’existent pas dans son esprit : on est d’accord avec lui ou pas. Et dans la deuxième branche de l’alternative, on est d’office un ennemi.

     

    Il rappelle Thérache.

       Contrordre ! Ne me donnez aucun élément par téléphone ! », balance-t-il d’une voix forte avant de se faire mystérieux : « Tout ceci est tellement sensible, et on est si peu certain que votre ligne soit protégée... ».

    Ce sont des blagues évidemment, mais cela ne mange pas de pain de rappeler la prudence et la rigueur à tous ses sous-fifres insouciants.

    « Je vous attends dans mon bureau pour onze heures avec un rapport écrit. Soyez strictement à l’heure car j’ai ensuite un rendez-vous crucial que je ne peux manquer sous aucun prétexte ! »

    Il raccroche immédiatement : il n’est pas dans sa religion de laisser à l’autre le temps de tergiverser ou de s’opposer à ce qu’il a décidé.

    Stoïque, l’inspecteur jette un coup d’œil à sa montre. Mahieux lui a laissé une demi-heure de rabiot. Très certainement pour pouvoir lui tomber dessus à bras raccourcis au cas où il négligerait quelque chose... Il se remet au travail, pas du tout impatient de devoir ensuite, affronter la pluie et le vent jusqu’aux bureaux de la Sûreté.

    Mais une détermination farouche croît en lui. « Après ça, ce sera ‘fuck da police’ ! », se dit-il : il ne se sentira pas au mieux et rentrera chez lui... À moins qu’il n’aille boire un verre ou deux : on est vendredi, oui ou crotte ?



    [1] 00-352 : préfixe téléphonique du Grand Duché de Luxembourg.

    Catégories : Blog, Livre, Polar Lien permanent 0 commentaire
  • Chapitre 4

     Comme d’habitude, la ‘Friture René’, au nom plaisamment populaire pour le gratin bruxellois qui aime fréquenter l’endroit, est archibondée. Regrettant le bon vieux temps où il était d’usage d’écarter le bas peuple de quelque « Place, manant ! » bien tapé, il se fraie un passage à grands coups de « Pardon ! », « Excusez-moi ! » et autres « Désolé ! » tellement retentissants qu’ils en sonnent faux, parmi la foule de ceux qui n’ont pas eu la présence d’esprit de se réserver une table et qui poireautent en papotant dans un brouhaha assourdissant.

    Avantageux, il accoste une serveuse.

       Dites-moi, jeune fille ! », interpelle-t-il une avenante quadragénaire à l’allure aussi énergique qu’affairée. « J’ai une réservation pour deux personnes au nom de Mahieux ! »

       Mahieux ! », répète-t-elle d’une voix forte à l’adresse d’une de ses collègues penché sur une sorte de registre dans lequel sont collés des feuillets sortant visiblement de la gueule d’une imprimante. « Mais rassurez-moi, vous m’avez appelée ‘jeune fille’ par galanterie ou par myopie ? », lui sourit-elle avec plus qu’un soupçon d’impertinence.

       Désolée, rien à ce nom !

    Une ondée de contrariété lui parcourt l’échine alors qu’il s’apprêtait à dérouler son grand show bien rôdé en lui adressant un autre compliment de son cru. Son interlocutrice lève sur lui un regard où l’embarras le dispute à l’impatience.

       Pourtant, je sais parfaitement comment je m’appelle ! », proteste-t-il, interloqué. « Commandant Léopold Mahieux ! À moins que... Sous le nom de Kleindorfer, peut-être ? », hasarde-t-il avant de se croire obligé d’expliquer : « C’est l’une de mes subalternes qui vous a téléphoné ».

       Kleindorfer, table 18 ! », s’entend-il répondre par la préposée aux réservations.

    « Cette salope a réservé en son nom, quelle ridicule et arrogante coquetterie ! », fulmine-t-il en silence tandis qu’il s’installe sur la banquette. « Elle s’imagine probablement qu’elle m’a déjà remplacé ! »

       Servez-moi un Campari soda, s’il vous plaît, Mademoiselle ! », parvient-il à lancer de justesse à la serveuse tandis qu’elle s’éloigne d’un pas rapide.

    Il jette un regard mauvais à son ‘Audemars Piguet Royal Oak Squelette’ en or rose de dix-huit carats : « En plus, elle est en retard, comme d’habitude ! Toujours pareil avec ces poufiasses qui ne cherchent qu’à se donner une importance qu’elles n’ont pas », grommelle-t-il avant de tourner rageusement les quelques pages qui constituent le dossier Thérache. Jusqu’à la dernière : l’e-mail que sa secrétaire lui a envoyé et qui n’est autre que la transcription de la conversation qu’il vient d’avoir avec ce dernier.

       Bonjour, monsieur ! », le salue la commissaire principale Michèle Kleindorfer en déposant sans façon, son sac à main sur la table. « Vous avez trouvé votre place sans trop de problèmes ? ».

       Ne vous payez pas ma tête, Kleindorfer ! De toute manière, c’est ma faute, j’aurais dû me douter que votre égo démesuré n’accepterait pas de faire la réservation à mon nom !

       Ah !? Oh, mon Dieu, je n’ai pas pensé à cela », fait-elle négligemment, avant d’ajouter, perfide : « Si cela ne vous dérange pas, je vous laisse la banquette ».

       Je vous en prie », lui renvoie-t-il sans relever. « Vous connaissant, j’imagine que vous savez déjà ce que vous mangerez... »

       En effet, monsieur : une casserole de moules au pastis. Accompagnée d’une demi-bouteille d’eau pétillante

       Pas de vin, Kleindorfer ? », s’étonne-t-il.

       Oh non, monsieur, jamais de boisson alcoolisée sur le temps de midi : cela nuirait à ma productivité et je sais combien celle-ci vous est chère.

       Euh, oui, vous avez raison en fait », cache-t-il son dépit tout en repoussant de cinq centimètres, le verre de Campari que l’on vient de lui apporter. « Mademoiselle ! », hèle-t-il une serveuse. « Deux casseroles de moules au pastis et une bouteille de hum... eau minérale pétillante !

    « En espérant que vous n’ayez plus ce genre de pisse en stock », ajoute-t-il entre les dents.

    Il détend les bras vers l’avant, faisant apparaître deux énormes boutons de manchette en or sertis de diamants qui se mettent à scintiller de mille feux comme des boules de dancing sur la nappe de toile cirée à carreaux rouge et blanc.

       Ah, Kleindorfer ! », entame-t-il un peu artificiellement après s’être bruyamment éclairci la voix. « J’ai bien du plaisir à vous retrouver en grande forme ! »

       Merci, monsieur !

       Ne me remerciez pas ! Si vous saviez quel bonheur j’éprouve à constater combien mes collaborateurs s’épanouissent sous ma direction ! Comme ils sont beaux, comme ils ont l’œil frais, comme leurs attitudes sont franches et dynamiques ! Et surtout, oui surtout : comme ils sont en bonne santé !

    Elle se garde bien de l’interrompre. Elle sait qu’avant tout, il convient de le laisser un peu s’épancher, de lui permettre de raconter tout et n’importe quoi pendant quelques minutes, en guise d’échauffement, comme s’il se préparait avant une performance sportive de haut niveau.

    « Parce que la santé, Kleindorfer, c’est tout dans la vie ! Absolument tout ! Sans la santé, il n’y a pas de vie ! Oh, bien sûr, il en est qui survivent... Mais survivre, est-ce bien vivre, Kleindorfer ? »

       Probablement pas, monsieur...

       Bien certainement que non, bon sang ! », poursuit-il comme si elle n’avait rien dit. « Qu’est-ce que survivre, sinon vivoter médiocrement, attendre jour après jour, comme sur le quai morose d’une gare, que le train de la vie nous quitte pour de bon ».

    L’image la séduit, du moins partiellement. Elle revient d’une semaine passée dans les Alpes, à skier et à bronzer en mangeant des fondues en compagnie de celui duquel elle rêve de partager les jours... Si le rigolo qui lui fait face savait comme elle rêve d’y retourner séance tenante, et en Thalys encore bien !

    « Car, nous ne le savons que trop bien, nous ne sommes que de passage ici bas. Mais alors là, franchement, pour des gens pareils, à qui il ne reste plus d’espoir de voir un jour s’améliorer une situation déplorable, on devrait rendre l’euthanasie obligatoire ! Quitte même à en inventer une version expéditive et bon marché, ne trouvez-vous pas, Kleindorfer ? »

       Euh...

       Oui, vous avez raison », admet-il rapidement en dépit du caractère très rudimentaire de l’objection rencontrée, « Ce serait quelque peu exagéré. Mais vous me connaissez, je suis un passionné, un exalté, un fougueux ! Un amoureux de la vie active, bourdonnante, conquérante ! Et je laisse parfois mes paroles m’entrainer bien au-delà de mes pensées... Bref, tout ceci nous éloigne du sujet !

       En parlant de cela », intervient-elle vivement tandis que l’on leur sert leurs casseroles de moules. « Quel est-il, ce sujet ? »

       Ah, je vous reconnais bien là, Kleindorfer ! », s’exclame-t-il. « Aller droit au but et rester concentré, telle est votre devise. J’aime votre pragmatisme tout féminin !

    « Parce que vous êtes une femme, Kleindorfer ! », semble-t-il vouloir lui apprendre. « Une belle femme ! Très belle, irais-je même jusqu’à dire ! Féminine au possible, et donc terrienne, les pieds bien ancrés au sol, la tête froide, pleine d’un sens irréprochable du devoir et du sacrifice ».

    Elle se connait. Parfaitement, a-t-elle la vanité de vouloir croire. Elle sait que jamais, elle n’aurait remporté un prix de beauté, même dans sa jeunesse. Mais elle a appris à assumer son physique qui, pour n’être pas parfait, n’en est pas ingrat pour autant. C’est une femme à l’allure élégante et active, à la silhouette racée et au visage volontaire, qu’entoure une masse de cheveux sombres...

    « Féminine, mais costaude, bon sang ! Grande, athlétique, harmonieuse ! Courageuse aussi, je le sais bien ! Et dotée d’un cœur que le monde entier devrait vous envier ! »

       Allons, monsieur », proteste-t-elle tandis que son regard embarrassé enregistre les applaudissements aussi discrets qu’ironiques d’un de leurs voisins de table.

       Bah, laissez-moi vous dire mon admiration, Kleindorfer ! Ce n’est pas tous les jours que vos contemporains vous adresseront des compliments... Parce que vous avez des défauts aussi. Je les connais : certains sont même les corollaires de vos qualités. Mais par exemple, vous savez choisir l’accompagnement des moules : si cette sauce au pastis est une découverte pour moi, sachez qu’elle m’est particulièrement agréable ! C’est un pur délice ! Une illumination géniale ! Une trouvaille remarquable, toute de créativité, d’équilibre et de goût !.. Encore que vous admettrez que la présence de pastaga me paraisse quelque peu contraire à l’abstinence que vous estimez devoir prêcher durant le temps de midi...

    « Mais baste, venons-en au fait, comme vous le demandiez !

    Il s’éclaircit à nouveau la voix, d’un toussotement vaguement étouffé de la main. Il se penche vers elle comme s’il s’apprêtait à lui révéler le code secret de sa carte bancaire.

    « Figurez-vous qu’il y a quelques jours, nous avons reçu un coup de fil d’un zigomar qui avait fourni quelques renseignements intéressants à l’un de mes prédécesseurs dans les années 1970. Comme vous n’ignorez pas que j’aime savoir où je mets les pieds, j’ai parcouru le dossier de l’informateur en question... Admettons-le, ce n’était pas un ange ! Mais il nous avait bien aidés, notamment dans une histoire de détournement d’avion au départ d’Amsterdam.

    « Rappelez-vous, Kleindorfer, c’était l’époque héroïque du Front Populaire pour la Libération de la Palestine, en abrégé le FPLP, et de Leïla Khaled, sa passionaria. Une jeune femme bien séduisante en ce temps, pour ceux qui ne font pas une fixation sur le modèle scandinave ».

       Étais-je déjà née, monsieur ?

    Il sourcille, la regarde droit dans les yeux avant que son regard ne se voile d’une ombre de désarroi.

       C’est juste, ma foi... Comme le temps passe ! On était en pleine fièvre, le Mur de Berlin n’était pas encore détruit... ». Il marque une pause dans une espèce de micro-sanglot. « Au moins, nos ennemis étaient clairement identifiés », murmure-t-il, la voix brisée, les yeux dans le vague.

    Il se reprend vite, chassant le passé d’un geste évasif de la main. « Toujours est-il que ce type nous demande de lui rendre un service, en souvenir de ce qu’il a fait pour nous il y a plus de cinquante ans ! Il faut de la mémoire, c’est le moins que l’on puisse en dire ! Mais bref... Quoiqu’il en soit, sa sollicitation suit la voie hiérarchique habituelle et aboutit sur le bureau d’un de vos homologues qui décide qu’après tout, pourquoi pas ».

       En quoi consistait cette requête, monsieur ?

       Il demandait que l’on lui facilite le rapatriement des corps de deux de ses petits-fils et d’un de leurs amis, tués à la frontière entre l’Irak et la Syrie.

       Quelle horreur !

       Bah ! », fait-il négligemment en appuyant son interjection d’un geste vague de la main. « C’est tous les jours, que des corps de personnes décédées sont ramenés de l’étranger parce que des proches leur souhaitent un enterrement de proximité... »

       Je parlais de cette famille décimée...

       Ah oui, euh, évidemment, c’est une tragédie pour ces gens. J’irais jusqu’à dire que c’est proprement affreux. Vous êtes sûre que nous ne prendrions pas une bouteille de Riesling avec ces moules, Kleindorfer ? Elles sont véritablement délicieuses, mais je vous assure qu’un verre de blanc les sublimerait !

       Pas pour moi, monsieur.

       J’aurais dû m’en douter ! », lâche-t-il, d’un ton soudainement amer. « Vous ne changez jamais d’avis, vous, hein ! Quand vous avez pris une décision, ce n’est même pas la peine d’imaginer que vous puissiez revenir dessus ! C’est une qualité, concédons-le, cela montre votre force de caractère, votre résolution, la constance de vos convictions ! Mais avouez qu’il y a à cette rigueur immuable, des facettes agaçantes ! »

       Je ne vous oblige pas à faire comme moi, monsieur.

       Bien sûr que non ! », s’écrie-t-il, avant de poursuivre plus discrètement : « Il ne manquerait plus que ça ! Mais boire seul est d’une telle tristesse... Tant pis !

    « Revenons à nos moutons, si j’ose dire », recentre-t-il son discours avec un fin sourire un peu fat. « Donc, on a fait appel à quelques relations bien placées, on a bazardé l’une ou l’autre promesse insignifiante, et voici nos trois macchabées qui débarquent à Zaventem[1].

    « Et là... Surprise ! Croyant sûrement bien faire et témoigner quelque respect – qu’ils ne méritaient certes pas, si vous voulez mon avis – à ces putains d’enculés de défunts, un quelconque olibrius a cru bon d’ajouter des effets personnels au colis ! ».

       Ils ont beau s’être laissé embobiner à aller commettre des atrocités, ils n’en restent pas moins des humains, monsieur, avec des gens qui les aiment, qui pensent à eux, et envers lesquels cette délicatesse n’était probablement que la moindre des choses...

       C’est une façon de voir, Kleindorfer. Mais pour le dire franchement, ce n’est pas la mienne : quand on juge normal d’aller jouer au clown sanguinolent dans ces pays déchirés, d’aller y violer des femmes et tuer des enfants – à moins que ce ne soit l’inverse, parce qu’il n’est guère de limite à la saloperie – pour s’approprier des puits de pétrole tout en démolissant les œuvres d’art historiques que l’on ne peut envisager de commercialiser au marché noir, on n’a plus grand chose d’humain en nous. À part la merde qu’on se trimballe dans la boyasse avant de l’évacuer ».

    Il vide son verre d’eau minérale d’un seul coup de glotte, puis le dépose sur la table avec une grimace d’écœurement. « Mademoiselle ! », crie-t-il à une serveuse lancée en plein sprint au milieu des dineurs. « Apportez-moi une bouteille de Riesling. Prenez ce que vous avez de mieux : c’est madame qui régale ! »

       Eh bien, monsieur ! », ricane la commissaire. « Un soudain accès de galanterie ? »

       Quand on réserve à son nom, on assume, Kleindorfer ! », énonce-t-il, revanchard. « Mais comme de toute façon, c’est moi qui approuve vos notes de frais, votre très beau geste ne risque pas de vous mettre sur la paille.

    « Bref, notre ami fond en larmes devant les cadavres de ses petits-enfants dévoyés, puis – vous connaissez les gens, on ne se refait pas –  repère parmi leurs objets personnels, des trucs qui pourraient nous intéresser. Par gratitude, il décide de nous les refiler, ce qui dénote chez lui un certain sens de la loyauté.

    « Là-dessus, il part enterrer ses voyous, fin de section, tout le monde descend ».

    La commissaire ne peut retenir un geste de surprise devant l’allure anecdotique de ce qu’elle vient d’apprendre : « C’est pour cela qu’il m’a fait faire toute cette route pied au plancher ? », s’étonne-t-elle silencieusement.

       Et que vous a-t-il donc apporté, votre honorable correspondant pensionné ? », lance-t-elle d’un air peu concerné tout en se choisissant avec soin, quelques frites qu’elle pince avec une coquille de moule. « Un journal de campagne d’Al Zawahiri[2] ? L’adresse du PDG de Daesh ? Celle de l’actionnaire majoritaire de Boko Haram ? »

       Vous avez tort de vous moquer, Kleindorfer !

       Je ne me moque pas. Tout le monde sait qu’en réalité, il s’agit d’entreprises au sens capitaliste le plus pur, le plus dur, et non de groupements d’illuminés idéalistes comme ils essaient de se présenter.

       Certes, et ce n’est pas pour rien que ces groupes sont principalement actifs dans des zones pétrolifères comme l’Irak, la Syrie ou le Nigeria. Mais sachez que le matériel récupéré est loin d’être inintéressant au point de mériter le dédain que votre morgue vous pousse à afficher. Enfin... C’est du moins ce que nous croyions dans un premier temps.

       Pour me montrer franche, monsieur, tout cela me paraît tellement anodin que je ne situe pas trop où cela nous emmène... Alors que d’habitude, se cache toujours derrière vos invitations à déjeuner, quelque chose de nettement plus... sensible. Ne seriez-vous pas en train de me draguer ?

    Il hausse les épaules...

       Ne me jugez pas mal, Kleindorfer ! Je ne fais pas un métier facile, entre la vermine qu’il convient de contrer et la susceptibilité exacerbée de certains de mes collaborateurs ! En fait, nous avons hérité d’un laptop, d’une tablette et d’un smartphone. Que j’ai bien sûr, immédiatement adressés au département IT pour expertise...

       À qui ? », le coupe-t-elle.

       Thérache.

       Ah, lui...

    Son froncement de narines ne lui a pas échappé.

       À ma connaissance, c’est un excellent élément ! », défend-il son choix.

       Le prototype du gros beauf ! », balaie-t-elle d’un air dégoûté. « Laid, con, vulgaire, alcoolo, obèse, et sûrement hanté par l’une ou l’autre perversion bien dégueulasse qui l’empêche d’approcher une femme à moins de cinq mètres sans donner à la malheureuse l’irrépressible envie de s’encourir très loin ! Orienté machines, admettons-le, ce qui sauve un peu la situation. Et qu’est-ce qu’il a trouvé, votre Bill Gates du pauvre, là ? ».

       Rien.

       Oups... Ça c’est diablement peu... », sourcille-t-elle, sceptique.

       Rien de prime abord, entendons-nous. Parce qu’en réalité, quand on lit son rapport, on est d’emblée, frappé par une grosse anomalie : chacune des machines a été enregistrée au nom réel d’un propriétaire ; or tous ces gens ont disparu sans laisser d’adresse.

    « Ce qui donne à penser, naturellement, qu’ils se sont effectivement enrôlés dans Daesh ou autre, mais...

       Mais ces noms ne correspondent pas à ceux des corps rapatriés ? », embraie-t-elle, enfin plus ou moins émoustillée.

       Vous êtes un génie, Kleindorfer ! », la complimente-t-il après un instant de silence indiquant sa stupéfaction. « Toutefois, il y a plus : chaque machine a fait l’objet d’un nettoyage particulièrement soigneux et il ne reste vraiment rien de captivant dedans ».

       Même le laptop ? », s’étonne-t-elle. « Pourtant, d’habitude, dans la cache ou dans des fichiers temporaires effacés, on trouve souvent quelques éléments au moins dignes d’intérêt... »

       Ce n’est pas le cas ici. Thérache m’a expliqué comment on pratique pour évacuer d’un disque dur tout ce qui n’est pas directement visible. Vous lirez cela dans son rapport : quand on se mêle de me casser les couilles avec des histoires de bits, de mégaoctets et autres turpitudes technologiques, je me ferme. Non seulement, je n’y pige rien mais de plus, je me dépêche de tout oublier, histoire d’être sûr de préserver ma santé mentale.

    « Parce qu’il convient de regarder la vérité en face, Kleindorfer : parmi tous ces informaticiens, techniciens, programmeurs, analystes, que sais-je, il n’y en a pas un seul qui n’a pas un truc qui ne va pas ! Et cela se remarque, bordel : quand ils ne sont pas boutonneux comme des coloquintes, ils portent des lunettes avec des verres épais comme des fonds de bouteilles de champagne ou ont les pieds plats ! Incroyable ! Tout le monde les prend pour des génies alors qu’en réalité, ils sont cons au point de ressembler à ce qu’ils sont !

    « D’ailleurs, on devrait inventer un nom pour cette engeance ! »

       C’est fait, monsieur », s’amuse-t-elle. « On les appelle des ‘nerds’ ».

       Des quoi ?

       Des nerds, monsieur. Cela s’écrit comme ‘nerf’, avec un ‘d’ à la place du ‘f’, mais personne ne semble savoir précisément d’où provient ce terme.

       Eh bien, on apprend tous les jours ! Toutefois, je suis bien content de n’avoir visiblement pas été le seul à m’apercevoir des déviances de ces euh... nerds !

    « En vérité », reprend-il, « Thérache n’a trouvé qu’une chose sur ces machines : un abonnement à un site de cul. Le même site pour les trois, mais sous des noms différents ».

       Donc, trois machines, trois abos au même site ?

       Exactement. Avouez que pour des islamistes, cela ne manque pas de piquant ! D’autant plus que les relevés GPS montrent que les trois ‘bécanes’, comme dit Thérache, n’ont jamais été très éloignées l’un de l’autre. Entre vous et moi, ils auraient pu les mettre dans un pot commun, leurs photos de poufiasses !

       Il est des activités auxquelles l’être humain préfère se livrer dans l’intimité, monsieur.

       Euh... Oui, je suppose que vous avez raison, Kleindorfer », concède-t-il, hautain. « Encore que je ne sois pas bien documenté sur la question, ne faisant pas partie de la race des branleurs ! »

    Elle lui sourit, sentencieuse.

       Vous ne savez pas ce que vous manquez, monsieur. Par moments, on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même...

       Hum. Admettons, puisque vous avez l’air d’en savoir long sur la question. Il n’empêche qu’ils auraient pu se partager un appareil, puisqu’il est acquis qu’ils se connaissaient bien.

    « Vous savez, ces gens... Bien qu’ils soient financés par des grossiums, par des rois du pétrole et compagnie... Comment dire ?.. Ils ne roulent pas sur l’or : ils se font refiler trois ou quatre mille euros qui financent leur voyage, mais une fois sur place, il faut qu’ils se débrouillent. En imaginant même que certains perçoivent une solde, la plupart du temps, ils vivent sur le pays, exactement comme le faisait la soldatesque du Moyen-âge. Avec tous les excès que cela implique, évidemment...

       En résumé, ce sont des mercenaires, donc...

       Parfaitement, Kleindorfer. Mais des mercenaires sous-payés, n’allez pas les confondre avec des Schramme ou des Denard[3]...

       Là, je suis sûre que je n’étais pas née, monsieur.

       On s’en fout, Kleindorfer, c’était juste pour illustrer mon propos. Pour que vous vous rendiez bien compte que ces gens n’ont pas un kopek et que le montant de ces souscriptions représente certainement quelque chose de significatif pour eux.

    « Bref, vous lirez dans le rapport de Thérache que les abonnements en question ont à voir avec les photos d’une seule femme. Parce qu’en fait, il s’agit d’une sorte de domaine sur lesquelles ces putes se réservent un espace pour y charger leurs photos... »

       Et elles sont rétribuées au nombre de pages que les gens consultent. Tout le monde connait les principes suivant lesquels ces sites fonctionnent. Et on sait aussi que l’espace réservé à ces femmes est nécessairement gratuit, sinon les propriétaires du domaine tomberaient sous le coup des lois contre le proxénétisme.

       Ah ?! Tiens, je n’avais pas pensé à cela », remarque-t-il songeur. « C’est con, on aurait pu mettre le grappin sur une carte de crédit ou un truc du genre pour remonter directement à cette gourgandine et savoir ce qu’elle a de si particulier...

    « Mais d’une manière ou d’une autre, il est totalement impensable qu’ils ne se soient pas concertés ! Parce que ça foisonne sur internet ! Vous n’imaginez même pas le nombre de traînées qui publient leurs propres photos dans des situations et des positions pour le moins scabreuses. Avant, elles faisaient le trottoir, maintenant elles montrent leurs fesses sur votre écran. Je suppose que c’est aussi ça le progrès... »

       Peut-être, en effet. Le côté positif, c’est qu’elles ne risquent pas de ramasser une crasse quelconque au contact de leurs clients. Et idem pour ces derniers.

    « Mais il est clair que vos... soldats d’infortune ne s’intéressaient pas tous les trois à la même nana par pur hasard. Enfin... Pour autant que ce soit bien d’eux qu’il s’agit, puisque vous me dites que les appareils n’étaient pas enregistrés à leurs noms ».

       C’est là que cela se corse, Kleindorfer : Thérache a souligné la concordance dans les fichiers de contacts sur ces machines. Mais aussi des discordances dans l’orthographe des noms. Un peu comme si, sur mon ordinateur, j’avais écrit votre nom avec deux ‘f’, tandis que sur mon portable je n’en avais employé qu’un...

       Et que sur votre tablette, vous l’aviez écrit avec ‘ph’. Donc, ces trois appareils étaient utilisés par des personnes différentes.

       Et re-donc, » reprend-il visiblement agacé par la vitesse des raisonnements de la commissaire, « La seule conclusion logique à laquelle j’aboutis, c’est que ces trois machines nous ont en fait été envoyées par quelqu’un qui voulait attirer notre attention sur quelque chose ! Un ami qui nous veut du bien !

    « Il y en a, soyons-en certains. Mais croire qu’ils se bousculent au portillon d’entrée, reviendrait à se montrer d’un optimisme béat. J’ai un peu cherché à coller un nom sur le profil de ce hum... sympathisant de notre cause, sans succès.

    « Là-dessus, je vous laisse, Kleindorfer », lui lâche-t-il en jetant un coup d’œil ostentatoire à sa montre. « Vous avez ici, l’essentiel de ce que nous savons », ajoute-t-il en pointant l’index sur les quelques feuillets qu’il a apportés. « Si mes instructions ont été suivies convenablement, une copie du dossier complet doit déjà se trouver dans votre boîte e-mail – celle que vous savez, bien entendu, pas le machin que tout le monde connait.

    « Dès que vous l’aurez lu, vous en saurez autant que moi, ce qui signifie clairement que je n’ai plus rien à vous apprendre ». Il se lève en faisant vaciller les verres sur la table. « J’attends de vous que vous me dépatouilliez ce machin ! Trouvez ce qui se cache derrière cette coïncidence tellement grosse que l’on peut être sûr que ce n’en est pas une. Mais ne revenez pas vers moi avec un résultat zéro après le weekend : comme je vous l’ai dit, on nous a envoyé ces trucs pour attirer notre attention, pas question de traiter cette affaire avec votre je-m’en-foutisme habituel ! »

    Elle le regarde déplier sa haute silhouette.

       Je ferai ce qu’il faut, monsieur.

       Je n’en attends pas moins de votre part.

       Avant que vous ne partiez, monsieur. Votre ami Thérache a pu trouver comment ces abonnements étaient réglés ?

       Des Mastercard prépayées, distribuées par La Poste belge. Identités bidonnées, cul de sac. N’espérez rien de ce côté. Et Thérache n’est pas mon ami !

       Trois Mastercard de La Poste ?

       Vous avez un problème d’oreille, Kleindorfer ? », s’énerve-t-il en jetant un nouveau coup d’œil à sa montre. « Vous trouverez tous les détails dans le rapport de Thérache ! »

    Elle n’en doute pas. Mais à sa connaissance, ce type de carte de crédit n’est pas particulièrement répandu...

    Il s’en va comme un cyclone, en slalomant entre les tables. Dès qu’il est hors de vue, elle change de place prestement et s’installe sur la banquette : son métier est de savoir. Tout, tout le temps. Même sur les gens avec qui elle travaille.

    Elle le voit se diriger à grandes enjambées vers une Aston Martin Vanquish vert métallisé, garée sans complexe à l’arrêt du tram. À son arrivée, elle avait tiqué en remarquant le bolide à deux cent mille euros qui faisait un peu tache dans ce quartier populaire. C’est plus qu’un soupçon qu’il y a en elle désormais, c’est une quasi-certitude : la voiture, le costume de prix, les boutons de manchette, l’Audemars Piguet à son poignet...

    « Étonnant quand on sait les salaires octroyés par l’administration », se dit-elle avec un petit sourire en coin. Elle se commande un café, sollicite l’addition, la règle en liquide et range la note dans son portefeuille : puisqu’il lui a rappelé que c’est lui qui approuve ses notes de frais...

    Par quel bout commencer ses recherches ? Les glaçons tournicotent lentement dans le verre de Cointreau qu’elle a accepté ‘pour la maison’ en dépit de ses principes. « Par le début », soliloque-t-elle. Et donc, par celui qui en sait nécessairement le plus...

    Elle ouvre la chemise que Mahieux lui a confiée... Cinq minutes plus tard, elle possède déjà un élément ne figurant pas dans le dossier. Un simple coup de fil à l’ancien informateur de la Sûreté lui appris que s’il a amené les appareils sur le bureau de Mahieux, c’est parce qu’ils n’appartenaient certainement pas à ses petits-fils et qu’il n’aurait pas voulu que l’on puisse le soupçonner de jouer double jeu : « Vous comprenez, madame, je suis un vieil homme maintenant », s’est-il justifié avant d’ajouter de manière sibylline que « Le passé est le passé ».

    Elle en conclut que dans sa vie, le grand-père en question doit avoir mangé à plus d’un râtelier. Et pas qu’une fois. Cependant, et pour sujets à caution qu’ils soient, les dires de cette vieille barbouze renforcent l’hypothèse de l’ami qui nous veut du bien, raisonne-t-elle.



    [1] Zaventem : Nom donné couramment à l’aéroport international de Bruxelles.

    [2] Ayman Al Zawahiri (1951 – ) : Médecin d’origine égyptienne, considéré comme le patron d’Al Qaida depuis le décès d’Oussama Ben Laden.

    [3] Jean Schramme (1929-1988), de nationalité belge et Robert ‘Bob’ Denard (1929-2007), Français, formèrent et dirigèrent respectivement le Bataillon Léopard, et Les Affreux, deux troupes de mercenaires et d’anciens gendarmes katangais qui furent impliqués dans une série d’évènements consécutifs à la Déclaration d’Indépendance du Congo en 1960.

    C’est ainsi qu’avec leur appui et à l’instigation d’une partie du gouvernement belge, Moïse Tshombé proclama l’indépendance du Katanga en 1967. Le putsch manqué sera à l’origine de l’intervention humanitaire des commandos belges sur Kolwezi un an plus tard, exécutée avec l’aide de mercenaires sud-africains placés sous les ordres du ‘Major’ Mike Hoare.

    Bénéficiant du soutien du MI6 du célèbre David Smiley [Lire ou relire John Le Carré – Les Gens de Smiley], Denard apparaîtra encore dans les années 1970, dans plusieurs tentatives plus ou moins réussies de déstabilisation au Yémen, aux Seychelles et aux Comores.

    Catégories : Blog, Livre, Polar Lien permanent 0 commentaire